Droits de l’Enfant : « Les enfants sont les grands oubliés des préoccupations des Etats face au COVID-19 », regrette le Pr Philip Jaffé

Le Prof. Philip Jaffé, membre du comité des droits de l'enfant de l'ONU. Photo: edm.ch

Le suisse Philip Jaffé, Professeur à l’Université de Genève, est membre du Comité des droits de l’enfant à l’ONU. Dans l’interview à reflets suisse-afrique, ci-dessous, il se déclare « déçu » que les gouvernements n’aient pas pris en compte les enfants dans leurs préoccupations sociales et politiques face à la pandémie COVID-19. Entretien.

Depuis deux ans, le monde  est secoué par la pandémie Covid-19 qui a tout bouleversé, affectant toutes les couches socio-économiques du monde. Comment vivez-vous cette situation, en tant que responsable du droit de l’enfant ?

Oui il est vrai que toutes les couches socio-économiques du monde sont touchées, mais de manières bien différentes et surtout inéquitables. En tant que membre du Comité des droits de l’enfant et tout simplement comme personne engagée en faveur des enfants dans ma propre communauté, ces deux dernières années il m’a semblé avoir travaillé au four et au moulin sans discontinuer et sans cesse à devoir plonger dans des réalités différentes selon la région du monde. J’ai surtout été déçu que les enfants n’aient pas figuré au firmament des préoccupations sociales et politiques dès le départ de la pandémie et que l’on ait attendu pour constater que, même si les enfants étaient très peu affectés somatiquement par le coronavirus, ils ont subi de plein fouet ses effets indirects.

Du point de vue du droit de l’enfant, quelles sont les conséquences de la pandémie pour cette couche sociale vulnérable de la société?

Les droits humains des enfants ont été ignorés et, selon les régions, bafoués. Pour simplifier à outrance, dans certaines régions du monde la pandémie a tout bouleversé dans la vie des enfants… Certes partout les enfants ont du interrompre leur métier d’élèves, mais dans certaines contrées l’effet boule de neige a été un accroissement de la pauvreté, une augmentation des mariages forcés et précoces, des maltraitances physiques et sexuelles en hausse. Dans d’autres régions, et dans mon pays la Suisse, il a fallu constater que, sur le moyen et long terme, la santé mentale des enfants était très significativement ébranlée. Nous faisons encore face à des appels à l’aide en forte hausse comme par exemple des tentatives de suicide, des décrochages scolaires, des hospitalisations psychiatriques, etc., sur fond de dépression et de perte de repères. Donc des droits de l’enfant importants sont en jeu dont le droit à l’éducation, le droit d’être entendu, l’intérêt supérieur de l’enfant, le droit à un niveau de vie suffisant, le droit à la santé, le droit d’être protégé contre toutes les formes de violence, et bien d’autres droits.

Comment faire face à cette situation que avez présenté, dans un contexte si difficile aussi bien pour les Etats que pour la population ?

Il me semble que nos sociétés et nos autorités politiques doivent se réveiller. La crise sanitaire provoquée par le coronavirus est juste la réaction du canari dans une mine. Nous avons constaté des manquements de gouvernance nationaux et supranationaux. L’occasion est de montrer à quel point nos sociétés et nos gouvernements sont résilients et d’espérer que nous serons mieux préparés pour gérer la prochaine crise, celle qui est en cours et va s’accélérant… la crise climatique. Il nous faut écouter nos enfants et nos adolescents. Ils s’impatientent et se mobilisent de manière toujours forte. A force, le couvercle de la marmite sautera et nous ne pourrons, nous les adultes actuels nous ne pourrons que nous en prendre à nous-mêmes d’avoir précipité une fracture générationnelle qui bouillonne comme jamais auparavant.

 Vous êtes membres Comité des droits de l’enfant des Nations-Unies, depuis 2019. Quel est l’état de mise en œuvre des droits de l’enfant en Afrique ?

L’Afrique est un si vaste continent qu’il est impossible de généraliser. Disons qu’il n’y a aucun pays qui mérite une mention Très bien. Malheureusement certains Etats se distinguent par leur manque d’intérêt pour le bien être de leur population d’enfants et de jeunes. Les discours sont parfois extraordinaires, mais les actions peu convaincantes et les répartitions budgétaires en faveur de la jeunesse sont ridicules. La plupart des pays se situent dans une moyenne acceptable à bonne… peuvent mieux faire (comme sur les autres continents)! Ce qui me rassure est de constater que, dans les pays où la société civile est effervescente et tolérée politiquement, des bonnes pratiques locales, communautaires, africaines sont mises en œuvre avec beaucoup de réussite. Nous avons besoin d’avancées dans la lutte contre la pauvreté, la discrimination fondée sur le genre, ou encore les violences en tous genres -psychologiques, physiques, sexuelles- à l’encontre des enfants. Un exemple parmi tant d’autres : les châtiments corporels doivent faire l’objet d’une action concertée en vue de les diminuer. Ce sont aux autorités politiques de montrer du courage en empoignant ce thème avec un sens de la pédagogie sociale et mener les parents et les familles, et même les instituteurs, à changer leurs méthodes éducatives inadéquates et même répréhensibles.

Que vous inspire ces résultats que vous venez de décrire ?

Nous devons rester confiants et soutenir les générations qui montent. Ce sont elles qui détiennent les clés du futur de la planète. Les adultes actuels ont, à bien des égards, failli et à ce stade ils, nous pouvons faciliter l’extraordinaire mobilisation que vont devoir fournir la jeunesse actuelle pour la survie de la planète et, disons-le, leur propre survie.

De manière générale, comment voyez l’avenir des droits de l’enfant en Afrique et que faudrait-il faire davantage pour leur amélioration ?

Poser cette question à un Suisse entraîne sempiternellement la même réponse. La qualité du vivre ensemble des habitants d’un pays dépend de la qualité de ses structures politiques, administratives et judiciaires. Il doit régner un pacte social entre toutes les composantes d’une société. Les familles, la communauté, la société civile, l’Etat doivent s’entendre avec respect pour le bien commun.

Propos recueillis par IC